L’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT) et son Forum Biodiversité Suisse viennent de publier un rapport richement illustré de plus d’une centaine de pages intitulé « Comprendre et agir pour la biodiversité en Suisse État, évolution et orientations » avec le sous-titre « les résultats de la recherche et du monitoring »
Cet ouvrage est l’œuvre d’un très grand nombre de scientifiques (pas loin d’une centaine, à première vue) qui ont travaillé dans le cadre des Académies suisses des sciences, organisme soutenu par la Confédération. Son objectif est de faire le point sur l’évolution de la biodiversité en Suisse pour vérifier si les conclusions pessimistes d’un rapport scientifique publié en 2010 sont toujours d’actualité. Ce rapport concluait : «La perte de biodiversité n’a dans l’ensemble pas pu être stoppée; nous n’avons pas touché le fond».
Les conclusions présentées dans le résumé du rapport sont moins lapidaires tout en restant réalistes et en laissant pointer une lueur d’espoir. Le constat reste toutefois critique :
« Les faits sont limpides : la biodiversité a essuyé par le passé des pertes considérables. Bien que ce déclin ait ralenti depuis le début du millénaire, la biodiversité en Suisse continue de subir des pressions diverses se renforçant les unes les autres. Utilisation intensive du sol, pollution, espèces exotiques envahissantes, changement climatique : nous imposons de grandes contraintes à la nature et au paysage et laissons notre empreinte humaine partout. » (rapport p. 10).
Cependant, il remarque aussi que « La promotion de la biodiversité est efficace » et relève plusieurs succès comme le sauvetage de certaines espèces menacées. La principale conclusion pour moi est qu’il est indispensable de poursuive et d’intensifier les mesures déjà mises en place.
Ce qui paraît vraiment intéressant, c’est que l’analyse est déclinée en fonction des périodes à partir de 1900 et selon plusieurs milieux/régions naturels comme le présente le tableau ci-dessous :

Le seul point vraiment très positif est le maintien d’un bon niveau de biodiversité depuis 1900 dans nos milieux alpins. Un examen attentif du tableau indique une tendance à la dégradation avec quelques améliorations à signaler :
- La situation dans nos forêts s’est améliorée récemment (de mauvais à moyen)
- L’état très mauvais de la biodiversité dans les zones agricoles de basse altitude est passé de très mauvais à mauvais
- L’état des milieux aquatiques qualifié de très mauvais dans les années 1970 est passé à mauvais.
Même si le rapport laisse transparaître certains constats critiques face aux politiques actuelles, il reste très réservé sur les mesures à prendre et cherche selon moi à éviter à prendre position sur les thèmes les plus controversés :
« Notre but principal est de fournir un socle solide et complet pour les prises de décision. Des objectifs importants pour la biodiversité ont été adoptés ces dernières années, mentionnons la Stratégie Biodiversité Suisse et les accords internationaux dans le cadre de la Convention internationale sur la diversité biologique. Sur cet arrière-plan se pose la question des prochaines étapes nécessaires pour atteindre ces objectifs. Les constats et les pistes proposées ici doivent stimuler la réflexion et contribuer au développement de mesures efficaces de conservation et de promotion de la biodiversité et des services qu’elle prodigue à l’humanité – et contribuer ainsi à poser les jalons d’un avenir riche en biodiversité, dans lequel la nature soit appréciée à sa juste valeur. » (p. 14)
Si « La population suisse se perçoit généralement comme fortement reliée à la nature », « le danger du recul de la biodiversité est appréhendé de manière générale mais la situation en Suisse ne semble pas si dramatique : « Fait intéressant: la menace née de la perte de diversité des espèces est vécue comme plutôt diffuse, et on ne se sent soi-même pas directement concerné. Des études montrent ainsi que la majorité des gens en Suisse estiment que l’état de la biodiversité du pays est bon voire très bon. Une grande partie de la population n’est pas consciente que la biodiversité de la Suisse diminue bel et bien. » (p. 18)
A cela s’ajoute le constat que la perception de la nécessité d’agir pour la biodiversité dépend plus des opinions politiques que de la situation réelle, ce qui conduit à la conclusion qu’ » Il est crucial de dépolariser les débats politiques sur la biodiversité, tout autant que de développer des mesures qui parlent aux personnes de tout le spectre politique. C’est la seule façon de créer les majorités nécessaires à une politique de la biodiversité largement acceptée.» (p.19)
Malgré les efforts, les objectifs de la SBS (Stratégie Biodiversité Suisse) n’ont pas été atteints…. Les raisons en sont multiples : manque de ressources humaines et financières pour la mise en œuvre en raison des restrictions budgétaires dans le secteur public, milieux trop peu connectés, nombreuses subventions dommageables directement ou indirectement à la biodiversité – parmi d’autres. La suppression ou la modification de telles subventions est un défi particulier, car certaines font partie des politiques sectorielles depuis des décennies. » (p. 24).
Cette situation est en partie due à une approche en ‘silos’. « La réalisation des objectifs nationaux en matière de biodiversité dépend désormais essentiellement de la capacité à prendre en compte la biodiversité de manière systématique et cohérente dans tous les domaines politiques concernés. » (p. 25). Le rapport relève également le rôle central dévolu aux cantons ainsi que l’engagement politique en partie insuffisant de ces acteurs : « Malgré divers programmes, la mise en œuvre reste fragmentaire. Au-delà des bases scientifiques et des ressources, il faut une cohérence politique et une volonté ferme d’agir à tous les niveaux pour préserver la biodiversité. »(p. 28)
Le rapport relève bien qu’au niveau international une grande partie des objectifs ambitieux de la rencontre d’Aïchi définis en 2010 n’ont pas été atteints : « L’objectif de protéger 17% du territoire de chaque pays revêtait une grande importance. Il a été atteint par de nombreux États, mais pas par la Suisse. » (p. 29). Suite à ce constat, il fait référence au nouveau cadre mondial pour la biodiversité (Kunming-Montreal Global Biodiversity Framework, GBF) défini à fin 2022. Il n’entre toutefois pas dans les détails et ne s’appesantit pas sur le fait que la Suisse a accepté l’objectif de passer à 30% alors qu’elle est loin d’avoir atteint les 17% fixés en 2010 !
Il suffit de citer les sous-titres du chapitre d’analyse de la situation en Suisse pour montrer que ce rapport met le doigt sur les principaux problèmes :
- Consommation, production et approvisionnement : encore trop peu durables
- Subventions dommageables à la biodiversité
- Communautés d’espèces transformées par le changement climatique
- Des apports d’azote nuisibles à la biodiversité
- Des espèces exotiques toujours plus nombreuses
- Une nuit de moins en moins sombre
- Morcellement croissant du paysage
A mon avis, sa lecture est très recommandée car elle apporte un très grand nombre d’informations très utiles. Toutefois, on a la très nette impression que les experts ont voulu éviter de tomber dans le piège de la polarisation politique, piège qu’ils signalent en préambule de leur analyse. En conséquence, ils ont renoncé à signaler clairement ce qui devrait être modifié par nos politiciens, se gardant notamment d’être trop critiques face à la politique agricole.
